L'ÉCOLE DE LA MÉMOIRE - Lauréat du prix Corrin
L'ÉCOLE DE LA MÉMOIRE - Lauréat du prix Corrin
Prix pour l’Enseignement de l’Histoire de la Shoah
Parrainé par le Ministère de l’Education Nationale de la Recherche et de la Technologie
Créé en 1990, au sein du Fonds Social Juif Unifié, institution reconnue d’utilité publique, le Fonds Annie et Charles Corrin se propose par la remise d’un Prix Annuel de récompenser un travail didactique sur la Shoah :
Un travail réalisé en milieu scolaire par les élèves et leurs enseignants : Projet d’Action Educative (P.A.E.), œuvre pédagogique d’information historique, initiative de caractère associatif en liaison avec la jeunesse.
Dans le climat actuel de banalisation et de relativisation de la Shoah, ce Fonds se veut avant tout l’outil d’un combat didactique :
- Pour préserver la mémoire de la Shoah, sa spécificité et son universalité ;
- Pour contribuer à faire comprendre pourquoi et comment Auschwitz, lieu de Mémoire, doit inciter les nouvelles générations à une réflexion morale, spirituelle et politique. Pour une nouvelle approche de l’enseignement de la Shoah
Par Daniel Ellezam, professeur de littérature et de langue française au collège Beth Israël de Montmagny.

La classe de troisième du collège Beth Israël émit le souhait d’aborder le thème de la Shoah dans le cadre du cours de français. Cela ne fut pas si évident car il fallait concilier un tel travail avec le programme scolaire. Cela dépendrait de la capacité des élèves à travailler suffisamment bien et vite pour que l’on puisse consacrer du temps à un tel projet. Nous en discutâmes. Certains élèves, plus que d’autres, avaient une connaissance précise du sujet.
Puis, ce fut la classe de quatrième qui manifesta un vif intérêt pour ce thème. Je décidai donc de faire lire aux deux classes un livre qui serait une bonne introduction au sujet : « Auschwitz expliqué à ma fille» d’Annette Wieviorka.
C’est ainsi que nous pûmes envisager un travail en commun qui allait progressivement toucher l’ensemble du collège.

Une fois le livre lu, les classes de 4ème et de 3ème souhaitèrent aller plus avant dans notre quête de savoir.
Il s’avéra que beaucoup d’élèves croyant déjà avoir une bonne connaissance de l’histoire de la Shoah furent surpris de découvrir plus précisément cette partie de l’histoire du peuple juif. Notre parcours ne faisait que commencer.
J’organisai , pour les classes de 4e -3e, une visite au Mémorial du Martyr Juif Inconnu. Elle eut lieu le 18 novembre 1999. Arrivés sur les lieux, nous fûmes chaleureusement accueillis par monsieur Claude Singer, journaliste, historien, employé au C.D.J.C. et notre guide. Il s’est chargé de nous faire découvrir l’endroit. Monsieur Sajovic, ancien interné de plusieurs camps (dont celui, tristement célèbre, de Drancy), avait répondu à mon invitation et nous avait rejoints. M. Singer, accompagné de M. Sajovic, nous fit visiter l’endroit tout en nous expliquant le sens et l’importance que revêt aujourd’hui l’existence d’un tel Mémorial en France et dans le monde. Après quelques explications historiques, nous nous recueillîmes devant la flamme du souvenir. Elle se trouve dans la crypte où reposent les cendres de juifs assassinés, victimes de la barbarie nazie. Ces cendres furent ramassées près des fours crématoires de certains camps d’extermination nazis,
rassemblées dans des urnes et déposées sous une immense maguène David en marbre gris noir. Moment d’intense émotion…
Ensuite, nous nous rendîmes au premier étage pour visiter une exposition consacrée à ce que les nazis nommèrent « La nuit de cristal ». Ce fut à la fois instructif et émouvant. Tant pour les élèves que pour les accompagnateurs (parmi lesquels votre serviteur). La visite une fois terminée, nous nous rendîmes à l’étage supérieur . C’est là que notre véritable rendez-vous avec l’histoire nous attendait. Monsieur Henri Borlant, rescapé d’Auschwitz, était venu pour nous raconter son histoire et répondre à toutes nos questions.

Nous étions tous très impressionnés. Les élèves découvraient un terrible univers qui pourtant avait bien existé. Il y a 55 ans à peine. En Europe. Le témoignage de M. Borlant fut très poignant. A ses côtés, M. Sajovic apportait quelques informations supplémentaires.
Nous fîmes un film de cette sortie, des photos, et un article que nous publiâmes dans le journal du collège rédigé dans le cadre du cours de français. Les élèves rentrèrent l’âme un peu meurtrie mais à la fois enrichie, avec le sentiment d’une sagesse nouvellement acquise. Un nouveau regard sur le monde et les choses
Notre film, après qu’il fut monté par Jonathan Smadja, élève de troisième, fut projeté aux classes de sixième et de cinquième. Ces dernières furent totalement captivées. Les élèves émirent le souhait, à leur tour, de prendre part à notre quête de savoir.

J’ organisai donc, pour le mois de décembre, avec les élèves de 6e-5e, une visite au camp de Drancy, dont l’un des responsables principaux est monsieur Sajovic. Elle eut lieu mercredi 15 décembre 1999 au matin. Nous partîmes de l’école avec le car scolaire, nous fîmes un petit détour pour aller chercher monsieur Sajovic près de chez lui.
Dès qu’il monta dans le car, la visite commença. Il donna des explications historiques précises sur la France de Vichy. Les élèves étaient impressionnés en écoutant toutes ces histoires vécues par les juifs français durant la seconde guerre mondiale. Une fois arrivés au camp de Drancy, nous commençâmes par nous recueillir devant la stèle érigée à la mémoire des victimes de la Shoah et, plus particulièrement, celles parties depuis le camp de Drancy vers les camps de la mort. Elles furent les victimes des lois françaises antisémites, victimes du zèle administratif de certains fonctionnaires français tels que Maurice Papon, Paul Touvier et autres René Bousquet.
Ensuite, nous visitâmes les lieux, guidés par M. Sajovic qui nous apprit tant de choses encore une fois terribles mais intéressantes. Il nous parla de lui, de ses deux évasions. Il apprit aux enfants ce qu’était la dure réalité du camp de Drancy pour tous les juifs français de l’époque. Et dire que nous croyions tout savoir...
Nous allâmes d’une plaque commémorative à l’autre tout en l’écoutant nous raconter l’un des épisodes les plus tragiques de l’histoire du peuple juif. Ces plaques sont dispersées çà et là. Et ce qui fut un camp d’internement puis un camp de transit à partir duquel on envoyait les juifs vers les camps de la mort, aujourd’hui, est redevenu une H.L.M. au milieu de laquelle, seul, un wagon à bestiaux exposé là témoigne de ce qui s’est passé ici il y a 55 ans... Vision surréaliste !
Puis nous fûmes invités à pénétrer dans une grande salle où nous attendait une grande rencontre. En effet, monsieur Gabriel Bénichou, ancien déporté et rescapé des camps de la mort, dont celui d’Auschwitz, était venu nous livrer son témoignage.
Cette fois-ci, c’est moi qui me chargeai de filmer. Les élèves posèrent des questions, prirent des photos, visitèrent l’exposition permanente, assistèrent à la projection d’un film. Enfin, nous visitâmes l’intérieur du wagon à bestiaux désormais aménagé en petit musée contre l’oubli.

Ce fut un moment très fort. L’émotion s’empara de bon nombre d’entre nous lorsque nous dûmes emprunter les mêmes marches que les juifs dont la destinée fut de ne pas revenir. De cet authentique wagon témoin se dégage encore un cri silencieux.
La visite s’acheva et monsieur Sajovic nous conduisit à la synagogue de Drancy où une salle nous attendait pour que nous y déjeunions. Il était 13 heures.
Les élèves ramenèrent de leur visite un film, des photos, et quelques articles qui parurent dans le journal du collège qui, par ailleurs, connaît un vif succès grâce à ses nombreux lecteurs.
C’est alors que l’événement prit forme et que nous est venue l’idée d’organiser une exposition.
Mais pourquoi ? En quel honneur et dans quel but ? Le titre de cette exposition « MONSIEUR LE PROFESSEUR ou Voyage à travers la Mémoire » répondait en partie à cette question. Il s’agissait de rendre hommage à Monsieur le professeur Roger Yakoubovitch. Car c’est lui qui, à la fin de l’année scolaire 98/99, initia les élèves de l’école à ce triste sujet en évoquant l’histoire de sa famille durant la seconde guerre mondiale…
Il est difficile de mettre des mots sur les émotions que chacun a pu ressentir durant ce long parcours initiatique.

Mais il s’agit avant tout de réveiller les consciences. Tout d’abord, en n’oubliant pas que l’on ne peut guère construire un quelconque avenir sans la mémoire de son passé. La mémoire, dans son essence même, est constitutive de ce que sera l’avenir. Et qui, mieux que nos enfants, représente cet avenir, cet « advenir », et le « devenir » d’une humanité plus humaine et moins criminelle.
Il s’agit également d’opérer un questionnement perpétuel sur soi-même, sur les autres et sur notre rapport à l’Autre, savoir se remettre en question à chaque instant pour mieux apprendre et comprendre.
Cette exposition apporta, bien sûr, certaines réponses, mais elle posa encore plus de questions ; elle nous interrogea tous quant à notre devoir de transmission de l’histoire de la Shoah.
Notre travail fut, par la suite, présenter à la commission Annie et Charles Corrin qui, chaque année, attribue un prix national récompensant le meilleur travail effectué sur ce thème par un professeur et ses élèves. Pour la première fois depuis l’existence de ce prix, des élèves et un enseignant d’une école juive, le collège Beth Israël de Montmagny, allaient être les lauréats. La cérémonie de remise du prix aux élèves et à leur professeur eut lieu le mardi 30 janvier 2001 à 19h30 à l’université de la Sorbonne







